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- Certains fumeurs se plaignent d’une atteinte à la liberté depuis l’interdiction de fumer dans les bars et les discothèques, que pensez vous de cette notion de liberté?
La notion de liberté, dans le cadre d’une addiction comme le tabagisme est complexe et contradictoire. En effet comment invoquer sa liberté de fumer quand fumer est précisément un acte contraint ? Le fumeur dépendant (environ 80 à 85 % des fumeurs) répond à une pulsion qui devient de plus en plus irrépressible à mesure qu’il la diffère. Difficile, dans un tel contexte de parler de liberté. Pour autant, la liberté qui revient à l’usager du tabac est celle de reprendre …sa liberté vis-à-vis de son tabagisme et de décider du moment qu’il jugera le plus propice.
Par ailleurs certains avanceront que l’interdit, loin de constituer une entrave à la liberté, constitue en fait un acte libérateur à l’égard des non fumeurs. Plusieurs témoignages font déjà état du plaisir de respirer (enfin !) dans les discothèques ou les restaurants.
Il apparaît souvent que le sentiment de perte de liberté, qu’éprouvent les fumeurs qui s’en font l’écho, provient moins de l’application d’un décret ou d’un texte de loi que d’un contexte général ressenti comme de plus en plus normatif (tabac, alcool, alimentation, sécurité routière…). Dans ce contexte l’injonction à la bonne santé leur semble plus relever de la normalisation ou, pire d’un souci de bonne gestion comptable, que d’une bienveillante attention. Prendre des risques avec sa santé (physique) apparaîtrait progressivement comme un déficit de devoir moral ou un manque d’esprit civique.
- Comment expliquez vous la notion de plaisir lors de la consommation de tabac? Peut-on la comparer à d’autres plaisirs?
On connaît la réalité bio-neurologique du tabac avec l’action de la nicotine sur les neurotransmetteurs (la fameuse zone de récompense) mais il serait dérisoire de résumer le plaisir du fumeur par de simples mécanismes biochimiques. Difficile de poser un principe général alors que le plaisir est affaire singulière qui nous invite à prendre en compte la complexité du désir humain avec toutes ses contradictions (cf. la notion de liberté). Désir d’émancipation mais aussi désir d’appartenance, désir du partage et désir du retour à soi…Plaisir de s’emplir, de respirer profondément ( hé oui !) cette fumée que l’on sculpte en la rejetant, plaisir du temps qu’on s’accorde, plaisir dans cette complicité de partager un plaisir (de plus en plus) interdit. Autant d’histoires, autant de rapports au plaisir, aussi réel qu’illusoire, aussi profond que dérisoire, aussi vivifiant que destructeur. Peut-être aussi ce plaisir de ne pas être « raisonnable » lorsqu’on est assailli de messages qui sont autant d’exhortations à la raison.
- Peut-on parler de « volonté » d’arrêter de fumer quand le tabagisme est considéré comme une addiction?
Un consensus existe depuis déjà plusieurs années, qui évacue la notion de volonté, trop péjorative et difficile à définir, pour lui substituer celle de motivation.
Pour réussir une tentative d’arrêt du tabac il faudrait donc une solide motivation qui est le fruit d’une maturation et qui, donc, se construit dans le temps. Cette motivation ne peut se transmettre, elle est attachée à l’histoire singulière de la personne mais elle peut, dans un éventuel accompagnement être renforcée. C’est tout l’enjeu de l’aide qui est proposée aux candidats au sevrage.
- Comment modifier son comportement afin de ne pas perdre un plaisir ?
Comment entendre ce terme « comportement » ? Le plus souvent, il s’agit plutôt de «pratique». Et changer sa pratique, qui renvoie plus couramment à la question de « faire changer de conduite », est possible par différentes méthodes. Certaines sont contraignantes, d’autres recourent aux affects (sentiment de culpabilité, peur de la mort ou de la maladie …), d’autres requièrent l’adhésion. Ces différentes approches ne s’excluent pas l’une l’autre. En tout état de cause il me paraît nécessaire pour viser un changement de conduite durable et …éthique de travailler sur un changement d’attitude. J’entends par là un questionnement, une ré-interrogation des représentations qui amènent à envisager telle ou telle pratique avec un œil critique. Découvrir, élargir le champ des possibles, rendre appropriables des pratiques favorables à la santé qui n’évacuent pas la notion de plaisir dont on a pu mesurer la relativité. Plutôt que d’être aiguillé sur les bons rails il y aurait un plaisir immense à repérer, inventorier les voies possibles et à choisir, en toute connaissance, la sienne. Responsabiliser sans incriminer, c’est peut-être l’un des projets de l’éducation pour la santé.